Par la fenêtre entrouverte

Il y a eu de grands coups de vent. Beaucoup de vent. Lorsque je suis revenue dans la pièce, j'ai senti l'air plus frais, plus aérien, l'oxygène semblait plus dense. J'ai pris le livre sur la table et je me suis avancée vers mon fauteuil. Au moment où j'allais m'asseoir, j'ai vu une petite masse blanche contre le mur. Par la fenêtre entrouverte, un nuage était entré. Je me suis penchée et nous nous sommes retrouvés nez à nez.
Il dansait, il sautillait en s'avançant et il m'a encerclé, j'ai atterri dans son milieu. Je sautillais à présent avec lui, nous nous balancions en cadence. Nous glissions doucement vers la fenêtre entrouverte. Je n'avais pas le contrôle du mouvement. Par un petit saut, nous étions sur le point de franchir la rambarde. Je me suis alors mise à crier : Non mais que faites-vous monsieur le nuage ? Je ne veux pas partir dans le ciel, je ne sais pas voler, je ne suis pas un oiseau ! Je vais m'écraser, je vais mourir ! Laissez-moi, s'il vous plaît, laissez-moi ! 
Photo du ciel que j'ai prise au jardin des Tuileries.
J'essayai de me débattre, je tirais vers l'intérieur tandis qu'il poussait vers l'extérieur. Alors, je l'ai mordu. Puis je l'ai griffé. Je me tordais dans tous les sens et j'ai enfin réussi à enlever un pied de son emprise, que j'ai plaqué fortement sur le parquet et j'essayais maintenant d'extirper de la masse l'autre pied. Dans la panique, ma force était décuplée. J'ai ensuite pu extraire mon bras gauche et le droit a suivi quelques secondes plus tard. Seulement, ma tête et mon corps étaient encore englués dans le nuage. Alors, j'ai inspiré à fond et j'ai empoigné le mur le plus proche, je l'ai agrippé et je me suis cramponnée à son flanc, en tirant. En tirant tellement fort que ma tête s'est décapsulée et mon corps a suivi. J'ai glissé par terre. Sous la pression, le nuage a été projeté hors la rambarde, il s'éloignait et prenait de la hauteur, doucement puis de plus en plus vite…
Après cet évènement, je ne vois plus du tout le ciel avec le même regard. J'admire toujours autant sa beauté, sa grâce, sa magie. Seulement, lorsque je repense à la balançoire de ma jeunesse, d'où j'espérais pouvoir toucher les nuages, je déclare solennellement, à voix haute : Non, je ne veux plus toucher les nuages, non, je ne veux plus aller dans le ciel. Le plancher des vaches est mon coussin d'air !

Tout un art

Challenge Écriture 2020 – #21 (02.06.2020)

Challenge d'écriture
Challenge d’écriture

Pour la semaine prochaine, on va revenir à quelque chose de plus classique avec une photo. Bonne écriture!

Photo challenge 02 juin 2020
Consigne

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C’était la curiosité de l’année, tout le monde venait dans la ville pour voir cette attablée incroyable. Les hôtels de la région affichaient complets, les campings aussi et plus aucune place dans les gîtes ou chez l’habitant. Les rues grouillaient en permanence d’humains.
Était-ce donc vrai ce qu’on disait à la télé ? Dans la presse ?
Comment ce peut être possible un truc pareil ? Chacun voulait voir de ses yeux la chose.
Car enfin, trois adultes changés en bronze et deux enfants figés en couleur, ça dépassait l’entendement !
Personne n’avait le droit de s’approcher, encore moins de les toucher. L’armée même avait été dépêchée sur place pour garder, nuit et jour, les phénomènes.
C’était arrivé du jour au lendemain. Un matin, en ouvrant la terrasse, le patron du café avait vu la scène. Il pensait être mal réveillé, il s’était approché et pris de panique, avait couru jusqu’à la gendarmerie. Puis tout s’était accéléré : les curieux, les médias, les politiciens, les chercheurs de tous poils.
Et cela faisait quasiment une année qu’on échafaudait des hypothèses, des théories, des possibilités, des fantasmes. C’est à celui qui aurait le dernier mot. Le fin mot de l’histoire.
Moi aussi, j’avais voulu voir ça de mes yeux. Et j’ai eu une frousse pas possible lorsque, fixant l’un des protagonistes, je le vis me faire un clin d’œil. Mon sang a filé dans mes chaussures et je me suis évanouie. Vous pensez que j’ai fumé la moquette ? Je ne fume plus depuis longtemps. Mais mon cerveau oui. C’est toujours comme ça lorsque je visite une nouvelle exposition, j’ai besoin de m’inventer des histoires…