J’ai tout vu

Yeux et orbites
Dessin aux crayons stylos et photoshopé

Il est tard mais je n’arrive pas à dormir. Comment pourrais-je ? Il risque de passer sa vie en prison alors qu’il n’a rien fait. J’ai tout vu et je n’ai rien dit. Je suis complice de son malheur. Il me suffisait de parler pour le sauver. Si seulement il n’était pas tombé amoureux de cette fille… moi, je l’aime depuis toujours. Alors je suis partie pendant que la police lui passait les menottes. Elle, elle pleurait et s’accrochait à lui. J’ai des remords. Comment vais-je vivre avec ça sur la conscience ? Je dois dire la vérité. Il n’est pas trop tard. Et si je lui sauve la vie, peut-être m’aimera-t-il ?

Il tremble. Il est livide. Elle est au premier rang. Je suis au dernier. Ils ont fermé les portes de la salle d’audience. Le jury est entré puis le président et ses assesseurs. La séance est ouverte. L’avocat de chaque partie a plaidé, les témoins se sont succédé. Lorsque le président a demandé si quelqu’un avait quelque chose à déclarer, je me suis levée : monsieur le président, j’étais présente, je peux vous donner tous les détails, je peux vous décrire l’assassin. Ce n’est pas lui, je le jure.
Il ne savait pas. J’étais cachée par l’obscurité. Je les avais suivis et j’avais vu la bagarre entre les deux hommes. L’un d’eux avait sorti un couteau et poignardé l’autre. Il avait ensuite mis le couteau entre les mains de Yann et s’était enfui. Elle, elle s’était écartée de Yann en hurlant et il avait lâché le couteau. Quelqu’un était arrivé, des lumières apparaissaient aux fenêtres. La police n’avait trouvé que les empreintes de Yann. Elle, elle s’était évanouie. J’avais assisté à la scène, derrière le mur. Je me souviens de tout. Je raconte tout. La séance est ajournée le temps de vérifier mon témoignage. Mais Yann a été quand même condamné car l’assassin, que la police a retrouvé, avait un alibi.
Je n’ai pas pu sauver Yann. Je viens le voir tous les jours en prison.


En passant dans la rue, je les vois attablés dans un café, l’un en face de l’autre, ils se tiennent la main, les yeux dans les yeux et se caressent le visage. Puis il se lève, l’embrasse et sort du café. J’arrive droit sur elle :
Qu’est-ce que tu fais avec ce type ?
Tu parles de qui ? tu vois bien que je suis seule.
Ne me prends pas pour une idiote, je viens de voir sortir le meurtrier et je vous ai vu vous embrasser et vous faire des mamours.
Ah oui et après, qu’est-ce que ça peut bien te faire ?
Tu plaisantes j’espère ? tu sors avec le meurtrier pendant que Yann est en prison ?
Et après ? tu as essayé de le faire plonger mais les flics n’ont rien contre lui, des témoins ont vu Yann avec le couteau et il n’y a que ses empreintes dessus.
Nadine, tu sors avec le meurtrier depuis combien de temps, dis-le moi.
Mais de quoi je me mêle ?
Tu te rends compte que Yann est en prison pour un meurtre qu’il n’a pas commis, tu n’as pas le droit de faire ça, tu sors avec l’assassin et tu laisses Yann qui est ton mec être accusé à sa place !
Oh, fous-moi la paix !
Je m’approche tout près de son visage : tu es un monstre, comment tu peux laisser Yann moisir en prison et coucher avec le meurtrier ? comment…
Je t’ai dit de me foutre la paix ! lâche-moi avec ce con de Yann !
Elle se lève et me glisse à l’oreille : si tu ne veux pas qu’il t’arrive des ennuis, fous-nous la paix avec Marc. Et elle sort du café.
J’ai pris alors rendez-vous avec l’avocat de Yann : vous avez des preuves de ce que vous dites ?
Oui, j’ai enregistré la conversation.
Nous ne pouvons pas nous servir d’un enregistrement malheureusement comme preuve mais nous pouvons essayer de lui faire peur.
il a convoqué Nadine dans son bureau. J’étais là aussi. En entendant notre conversation, elle a blêmi. J’ai ajouté :
Nadine, Yann s’est pendu hier dans sa cellule. tu risques d’être accusée de complicité.
Alors elle a craqué : on voulait seulement que Yann m’épouse pour avoir son argent. C’est un accident. Marc nous suivait et y a ce type qui cherchait la bagarre. C’est seulement un accident.
Après une nouvelle enquête, la police a découvert que la victime était un voyou de quartier. La fausse pendaison de Yann n’avait été qu’un prétexte pour faire parler Nadine.
Lorsque Charlotte sera plus grande, je lui raconterai comment maman a sauvé la vie de son père.

Le justaucorps

L'enfant qui danse et rigole
Marionnette dessinée

Sur le fleuve, une péniche éclairée par des guirlandes. Des voix, au son de la musique, s’entrechoquent. On chante, on danse, on rit. Je suis sur le pont et je les regarde passer. Je lève mon verre invisible pour trinquer à leur santé. Je suis longtemps des yeux le bateau festif, tout illuminé dans le jour éteint, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point à l’horizon. Quelques badauds traînent, la douceur du crépuscule les retient sur l’asphalte. J’enlève mon sweat, mon jean et mes baskets puis je les range dans mon sac à dos. Je me retrouve en justaucorps pailleté. Un couple à ma hauteur me dévisage avec étonnement. Je leur souris et ils s’arrêtent, curieux. Je saute lestement sur la rampe du pont. La femme pousse un cri et l’homme avance les bras pour m’agripper mais je me décale prestement pour lui échapper. Des personnes regardent de loin et d’autres viennent vers nous. Je fais des bonds gracieux sur la rampe, une musique rythmée s’élève de mon sac. Je virevolte, je me déhanche sensuellement. Des applaudissements, et quelques frayeurs, m’accompagnent à chaque entrechat. L’attroupement grandit au fur et à mesure. Il est bientôt impossible de circuler de ce côté du trottoir. Des flash crépitent, des ‘oh’, des ‘ah’ fusent. Mon corps seul est présent. Je flotte mentalement dans une autre dimension. Des sirènes, qui se rapprochent, hurlent. Deux voitures de police stoppent. Leurs occupants courent vers la rampe et m’ordonnent de descendre. Ils crient aux spectateurs de s’éloigner. Ils en bousculent même certains. Mais personne ne part. l’un des policiers se baisse pour éteindre la musique. Au même moment, je suis débranchée. Je me fige sur la rampe, les deux pieds joints, les bras en croix. Il n’y a plus aucun bruit. Les yeux des badauds et des policiers me fixent. Je regarde le ciel en tendant les bras au dessus de ma tête, je plie les jambes en ramenant mes coudes à hauteur de mes genoux. Avant que le policier le plus proche frôle ma jambe, je quitte la rampe en tournoyant et je disparais sous l’eau.
Ça n’a duré que quelques secondes. La foule s’est ruée contre la rambarde, les policiers ont appelé les pompiers et le Samu. Certains regardent si un corps remonte à la surface de l’eau. Deux minutes passent.
La voilà !
Un tonnerre d’applaudissements me salue. Il en profite pour ramasser mon sac et détale à grandes enjambées. L’un des policiers donne l’assaut mais il s’évapore. Je nage sous l’eau et j’accoste plus loin. Mon acolyte arrive avec mon sac. Il a enregistré toute la scène avec son portable.
Le lendemain, le buzz fut mémorable.

Du café et des gâteaux

Les tartelettes dessin photoshopé
Dessin fait sur Photoshop

Je te quitte.
Il n’avait dit que ces mots et avait raccroché. Six mois de ma vie venait d’être jetés comme ça, sans explication. J’avais essayé de l’appeler plusieurs fois mais il ne répondait jamais. J’avais laissé plusieurs messages vocaux. Sa seule réponse était le silence. J’étais allée chez lui. Personne. Durant une semaine, j’ai harcelé son répondeur et sa porte d’entrée. J’ai questionné ses amis. Ils ne savaient rien. Je ne connaissais pas sa famille qui vivait à l’étranger. Parti. Volatilisé. Les semaines et les mois passèrent, sans aucune nouvelle de lui.

La société pour laquelle je travaille venait d’être rachetée. J’ai été mutée dans une autre ville.
Nous attendons un important client pour la réunion trimestrielle. Tout doit être parfait, nous n’avons pas droit à l’erreur. Après plusieurs heures de négociation, nous avons remporté le contrat.
Cet après-midi là, un couple vient visiter une maison. Nous avons rendez-vous à l’adresse de la demeure. Je l’ai tout de suite reconnu. Les mois ont passé mais tout est frais dans ma mémoire. Ils ne sont pas intéressés. Nous nous séparons sur le parking. Je suis restée plusieurs minutes, assise dans ma voiture, à l’arrêt. J’ai ouvert leur dossier pour noter l’adresse.
J’ai pris deux semaines de congés. Je me suis familiarisée avec leur rythme de vie. Sa femme ne travaillait pas, il partait tôt et rentrait tard. Ils ne sortaient pas le week-end. J’ai prolongé mon congé pour avoir un planning plus long de leurs habitudes. Un mois plus tard, j’ai provoqué un contact. Un matin, je me gare dans la même rue que lui et je marche à quelques mètres derrière, sur le même trottoir. Il rentre dans une boutique, j’attends en me dissimulant derrière la vitrine. Lorsqu’il sort, je me poste devant lui. Après un regard, il avance sur le trottoir sans se retourner. Je l’appelle mais il ne répond pas. Je cours après lui et je lui attrape le bras : tu pourrais me dire bonjour !
Mais je ne vous connais pas madame.
Tu ne me connais pas, ah oui tu ne me connais pas !
Je crie, le visage tout près du sien.
Vous êtes la femme de l’agence immobilière non ? qu’est-ce qui vous prend de vous énerver et de me tutoyer ?
Alors, je lui crache toute ma rancune et mon chagrin. Il soutient qu’il ne me connaît pas et que je le confonds avec un autre. j’insiste, je parle des moments partagés, des souvenirs. Il se met en colère et me demande de le laisser tranquille mais je continue de crier, de pleurer.
Ça suffit maintenant. Foutez-moi la paix. Je ne vous connais pas. Après avoir détaché chaque syllabe des derniers mots, il me lance un regard foudroyant et s’éloigne.
Abasourdie, dévastée, je reste plantée en le regardant partir.

J’ai passé des jours à y réfléchir. Je voulais qu’il souffre. Lui aussi.
Je sonne à la porte d’entrée. Elle me reconnaît : c’est très gentil à vous de vous déplacer, un coup de fil aurait suffi. Vous avez une autre maison à nous proposer ?
Autour d’une tasse de café, je la mets au courant.
Voulez-vous des gâteaux avec votre café ? je vais en chercher.
Je reste étonnée de sa réaction.
Quelques secondes plus tard, je sens un objet froid entre mes omoplates et une voix glaciale me dit :
Je sais très bien qui vous êtes, une de ces pétasses dont mon mari est friand. Il n’a fait que ça pendant toutes ces années de mariage, coucher avec des petites connes. Ça m’a coûté cher de le faire suivre !
Je suis pétrifiée. Elle me tire par les cheveux, m’entraîne dans une pièce et me pousse sur le lit, l’arme braquée en direction de ma tête. Sa main fouille dans un tiroir sans me lâcher du regard. Puis elle me bâillonne, me ligote et m’enferme dans un placard. Je l’entends s’affairer, ses pas se rapprochent et s’éloignent, des objets sont tirés. Elle a mis très fort la musique.
Je ne sais pas quelle heure il est lorsque la porte du placard s’ouvre. Je cligne des yeux à cause de la lumière. Ils me regardent tous les deux. Il s’approche de moi et enlève le scotch collé sur ma bouche.
Fais attention Dimitri, elle a un révolver, elle sait tout !
Il y a un malentendu, je ne suis pas Dimitri. Pourquoi êtes-vous venue la menacer avec une arme ?
Je bredouille que je n’ai rien fait.
Je vais appeler la police madame.
Mais je n’ai rien fait ! c’est elle qui m’a menacé avec ce révolver, c’est elle ! vous êtes fous tous les deux, laissez-moi partir !
Il me fait sortir et m’emmène dans le salon. Il prend un album photos, l’ouvre à une page et me le tend. En tremblant, je regarde les photos : Dimitri est mon frère jumeau, c’est un dragueur, il ne peut pas s’en empêcher, il les lui faut toutes. Son mariage n’a rien changé. En plus, il a épousé la femme de ma vie.
En disant ces mots, il s’approche de la femme et lui prend la main : je ne sais pas ce qu’il vous a promis et je m’en fiche mais s’il y a une victime ici, c’est elle. Je m’effondre en boule sur le sol : il m’a appelé pour me dire qu’il me quittait… je ne savais pas qu’il avait un frère jumeau.
Vous n’êtes pas la première ni la dernière à qui il fait ça.
Il est où maintenant ?
Je n’en sais rien, sûrement dans un autre pays.
Elle, elle reste muette et elle me fixe.
Mais alors vous êtes toujours mariée avec lui ?
On s’en fiche, c’est ma femme, mariée ou pas.
Mais c’est votre frère !
C’était !
il la regarde.
J’ai retrouvé sa trace en France. Je savais qu’il voyait encore une femme. Encore une. Et que ça serait toujours comme ça. Ça devait finir.
Il la regarde.
Je lui ai dit de vous appeler. Il a pleuré. Il vous aimait vous savez.
Elle rit. Je pleure. Il la regarde.
Et je l’ai tué avec ce révolver, cette ordure !
En un bond, il attrape le révolver et lui tire une balle en pleine tête et une autre en plein cœur. il retourne l’arme contre lui, le canon dans la bouche.
Sans le talent de mon avocat, j’aurais pris perpète.

Ivresse

L'homme bourru
Dessin au stylo

Impossible de te relever, t’en tiens une bonne ! Une énième bière, que t’as pas eue le temps de boire, se répand dans le caniveau, la bouteille roule et stoppe contre ton pied. Tu t’es vu mon gars ? De plus en plus lamentable. T’as voulu impressionner cette petite nana percinguée alors t’as vidé shot de vodka sur shot de vodka. Au début, elle se marrait, elle t’accompagnait même dans ton délire. Puis t’es devenu un peu trop collant, t’as commencé à l’agripper, à la toucher de trop près alors elle s’est barrée avec ses potes et comme tu la traitais de pute, tu t’es mangé un bourre-pif par l’un d’eux et t’as fini tout seul, là. Et le patron va encore appeler ton frère qui va appeler ton psy qui va t’appeler… enfin quand tu seras en état d’aligner deux mots. Décidément, t’y arrives plus, tu sais plus comment te comporter même avec une gamine qui joue les rebelles, toi qui as passé l’âge des gamineries. Tu souris jaune. Et pourquoi tu ferais pas le gamin, Hein ? Tu fais ce que tu veux d’abord, c’est ta peau, c’est ton chemin, ton chemin de croix. Ça te fait pouffer ça le chemin de croix… tu galères, tu galères pour le job, tu galères pour l’amour… elles se barrent toutes, elles comprennent rien, elles savent pas comment tu fonctionnes parce que tu bois trop, parce que ta peau est marbrée de dessins, parce que tu récites, entre deux verres, des bribes de poèmes, parce que tu parles de ton psy, parce que… parce que t’es un pauv’type… c’est ça, foutez le camp, laissez-moi crever dans mon caniveau… m’en fous !

Je vais être en retard

Les clochettes
Dessin au stylo

Avancez dans le fond s’il vous plaît, y a de la place !
Non madame, il n’y a pas de place, on est déjà serrés comme des sardines alors vous attendrez le prochain !
Ah mais non, je suis pressée !
Et je fonce sur les gens qui stationnent devant les portes, un tollé accueille l’initiative mais je continue à vociférer :
Non mais tout de même, c’est un comble, y a de la place au fond et il faut que vous restiez plantés juste devant et après on me dit d’attendre le prochain, on croit rêver !
En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, le bonhomme se rue sur moi et me pousse sur le quai, je trébuche et me retrouve à genoux :
Au secours, au secours !
Alerté par les cris, le conducteur passe la tête par l’entrebâillement de la fenêtre de sa cabine et voyant la scène, vient à la rescousse. Maintenant, je pleure, toujours par terre, le collant troué et taché de sang, au genou droit. Chacun y va de ses commentaires tandis que le bonhomme est allé s’asseoir, les places s’étant vidées des curieux. Il lit tranquillement le journal, hermétique au chambardement alentour.

Avec tout ça, je vais être en retard.
La petite voix provenait d’une frêle jeune fille, située juste derrière le siège du lecteur du journal. Elle restait là, se rongeait les ongles, les larmes aux yeux.
Vous n’avez qu’à vous plaindre à cette bonne femme, moi, je m’en fiche, lance-t-il en tournant une page d’un claquement de doigts, j’ai tout mon temps.
Elle se lève, se retourne et lui assène un coup de poing sur le crâne puis elle sort du wagon à toute vitesse, noyée dans la masse.
Mis au courant de la situation par les bousculés, le conducteur m’aide à me relever et m’adresse quelques paroles réconfortantes, puis, sommé par son talkie-walkie de reprendre le service, il repart dans sa cabine et actionne le signal pour le départ.
Je pars avec un contrôleur pour aller nettoyer la plaie de mon genou.
Mais le signal d’alarme retentit et le métro s’arrête net sans avoir quitté encore la station.
Sous l’action du frein, des corps s’entrechoquent et le bonhomme est projeté contre la vitre. Deuxième coup porté à la tête, il chancèle et se retrouve comme un pantin désarticulé soutenu par les dessous de bras, en croix.

Le bonhomme en pleine crise, avait voulu trouver celle qui lui avait donné un coup sur la tête, il s’en était pris à tout le monde et avait voulu entendre chaque femme car il ne s’était pas retourné pour apercevoir à qui appartenait la voix.

Bon sang, qu’est-ce qui se passe encore ?
Le conducteur ressort de la cabine, la batte à la main. Sait-on jamais.

Quelqu’un a fini par intervenir en tirant sur la poignée d’urgence.
Le haut-parleur sur le quai prévient de l’arrêt impromptu et de la perturbation engendrés.
La rame se vide de la gente féminine abusée. Ceux qui supportent le poids du bonhomme l’affalent sur la banquette et descendent à leur tour. Au final, le wagon est déserté.
Dans les autres rames on s’impatiente, les esprits s’échauffent, le conducteur perd patience et fait embarquer le bonhomme, encore assommé, par la sécurité.

Ayant repris mes esprits et avec un pansement sur le genou, je sors du local des cheminots et me dirige vers le quai pour prendre le prochain métro. Celui-ci arrive, je prends place. Un coup d’œil sur mon portable, il est dix heures et quart. J’ai plus d’une heure de retard. Encore deux stations et j’y serai.

Vous aviez rendez-vous à neuf heures madame, la conseillère ne peut vous recevoir maintenant.
J’ai eu un problème dans le métro…
Il fallait prévenir dans ce cas…
Mais je ne pouvais pas, j’ai été agressée, tenez, regardez, j’ai un pansement sur le genou. J’ai encore le cerveau tourneboulé.
Patientez un instant, je vais me renseigner.
Quinze minutes se passent et j’attends toujours dans le couloir.
Alors, vous allez nous écrire une attestation signée et la conseillère vous appelle demain au plus tard.
Sur ce, elle me tend un papier et un stylo : datez, signez et indiquez ce qu’il s’est passé.
Je m’exécute, j’inscris donc qu’une personne qui ne voulait pas que je monte dans le métro m’a poussé sur le quai et je suis tombée, me faisant mal au genou, le métro a été stoppé un bon moment et je suis allée dans le local du personnel de la station pour nettoyer la plaie.
Bien, j’attends donc l’appel de ma conseillère.
Oui, elle vous contactera.

Sur le chemin du retour, que je décide de faire à pied, je me remémore toute l’histoire. Je revois ce bonhomme se jeter sur moi. L’air abattu, je me penche pour regarder mon genou. Le pansement est rouge et je ne crois pas en avoir chez moi. J’entre dans la première pharmacie pour acheter une boîte. Au moment de payer je ne trouve pas mon porte-monnaie dans mon sac. Je fouille, je dépose le contenu sur le comptoir. Il a disparu.
Je peux vous régler par carte ?
C’est à partir de dix euros.
Donnez m’en trois boîtes dans ce cas.
Je remets tout dans mon sac et je m’aperçois qu’il manque aussi mes clés. Je panique, je parle toute seule, je m’énerve. La pharmacienne prononce quelques mots pour me rassurer, elle me conseille de vérifier dans mes poches. Je me tâte fébrilement, je soupire, j’ai presque envie de pleurer et d’un seul coup je pense à l’incident du métro : Oh mon Dieu !
Je bouscule des personnes et je me précipite vers la première bouche de métro.

Il y a beaucoup de monde, c’est l’heure du déjeuner. Je crains de ne pas les retrouver.
Arrivée à la station, je scrute minutieusement l’endroit où j’ai été mise dehors. Je suis presque pliée en deux. Il y a peu de personnes stationnées. L’une d’entre elles, après m’avoir demandé la raison de mon action, se met à chercher aussi.
Je retourne dans la salle de pause pour demander aux conducteurs présents si des clés auraient été rapportées suite à l’incident de ce matin.
Non madame, nous avons un porte-monnaie mais…
Il est comment ? J’en ai aussi perdu un, violet avec un gros fermoir blanc.
Attendez… oui, c’est ça, tenez… pour vos clés, je peux contacter le conducteur s’il est là et si vous me donnez l’heure à laquelle c’est arrivé.
C’était à neuf heures moins vingt à peu près, dis-je en ouvrant le porte-monnaie… vide.
Bon, je vais voir, un moment s’il vous plaît… dis-moi, t’as récupéré des clefs ce matin quand y a eu l’incident de la petite dame ? elle est là.
Ah merde, effectivement au moment de repartir quelqu’un les a trouvé et est venu me les donner, j’ai oublié avec tout ça. Écoute, je finis mon tour et j’arrive.
Informée de la nouvelle, je me réjouis de ne pas avoir à faire changer la serrure.

J’entends la sonnerie de mon portable. Je le cherche dans mon sac. Mais c’est trop tard lorsque je le prends en main. Après un coup d’œil sur le numéro, c’est celui de ma conseillère. Je vais pour rappeler mais un bip me signale l’arrivée d’un nouveau message sur le répondeur : Il faudrait que vous alliez au commissariat déclarer l’agression que vous avez eue ce matin sinon nous sommes dans l’obligation de suspendre vos allocations pour non présentation à une convocation …
J’écoute deux fois l’enregistrement, pensant avoir mal entendu.
J’ai passé dix minutes avec elle au téléphone à lui expliquer que je suis dans le local des objets perdus de la Ratp et qu’ils peuvent me faire un justificatif mais elle précise que si je ne fournis pas la déclaration de la police, je ne serai pas indemnisée.
Je retourne dans mon quartier et je m’informe de l’adresse du commissariat que je n’ai pas encore eu l’occasion de visiter.

Plusieurs personnes circulent dans le couloir. Des agents arrivent ou partent avec des individus dont certains sont menottés. Des éclats de voix derrière des portes closes. Une file d’attente décourageante. Je prends mon mal en patience, il me faut ce satané imprimé.
Après des minutes qui me paraissent des heures, c’est mon tour. Au moment de commencer mon récit, l’un des téléphones retentit et l’agent derrière le comptoir me fait signe de faire silence :
Oui commissaire, le paquet est arrivé, je vous l’apporte de sui… oui il y a du monde mais je… d’accord commissaire.
Il raccroche et lève la tête vers moi : Oui, madame, je vous écoute.
Je viens déposer plainte parce que j’ai été agressée ce matin dans le métro, j’avais rendez-vous au Pôle emploi et je dois leur présenter un justificatif sinon je ne serai pas payée et…
Oui, oui, un instant.
Il brandit un paquet en disant : voilà commissaire ce que vous attendiez !
Je me retourne et j’aperçois le commissaire qui vient vers nous. Nos regards se croisent.
Chère madame… que vous arrive-t-il ?
Madame s’est fait agressée ce matin dans le métro.
Si vous voulez bien me suivre dans mon bureau, vous allez m’expliquer tout cela.
Eh oui ! le monde est bien petit

Pour l’amour du tutu

Le tutu
Le tutu

Le rideau s’ouvre. Les projecteurs s’allument. Avec grâce et sensualité, les danseurs se mettent en mouvement, doucement puis de plus en plus vite, en suivant le rythme effréné de la musique. Les costumes sont superbes, les corps aussi. Les spectateurs sont conquis, ils retiennent leur souffle. Leurs applaudissements déchirent les tympans. L’euphorie de la scène contamine la salle qui la galvanise en retour. Les chorégraphies s’enchaînent. Après deux heures de féérie, les danseurs disparaissent tour à tour vers les coulisses et le rideau se baisse sur la scène, laissant une foule émerveillée.
C’est à ce moment-là que j’ai su que je voulais continuer la danse classique. C’est aussi à ce moment-là que je l’ai vue tomber en s’accrochant au rideau.

Les pompiers sont arrivés très vite. Nous sommes restées, maman et moi, dans la loge de ma sœur. Elle était pâle, le souffle court, les yeux hagards. Quelques instants après, elle mourait.
Une étoile venait de s’éteindre.
J’avais douze ans. J’ai dix-huit ans à présent.
J’ai su faire mes preuves et mon niveau est devenu très bon. J’ai la conviction qu’elle a été assassinée. Des traces de poison ont été retrouvées dans son sang. L’enquête menée a conclu à un suicide car ma sœur souffrait d’une malformation cardiaque, ce qui la forçait à arrêter la danse. Elle avait fait deux tentatives pour mettre fin à ses jours mais c’était une battante, une gagnante. Elle m’avait juré que jamais plus elle n’aurait de geste définitif. Son mental d’acier reprenait peu à peu le dessus.
Elle m’avait aussi parlé de la jalousie d’une des filles de la troupe. Jalousie pour son talent, sa beauté et son fiancé.
J’ai trouvé cette fille – la future étoile d’après la presse – parmi celles qui ont dansées avec ma sœur. Je n’ai épargné ni mes efforts ni ma patience. Pas plus que mon temps. J’en ai fait ma meilleure amie. Je fais toujours en sorte d’avoir des scènes avec elle, je cale mes horaires quotidiens sur les siens. Je mets à nu ma vie privée pour gagner sa confiance.
Elle vante les qualités de ma sœur avec exaltation, avec passion. Plusieurs fois, j’ai senti ma détermination vaciller.
J’ai passé des années à réfléchir, à méditer, à mettre sur pied la punition, le châtiment à lui  infliger. Ma vengeance prend corps.

Le jour de la première, à l’Opéra de Paris, nous sommes plus professionnels que jamais. Tout a été minutieusement préparé. Chacun apparaît sous son meilleur jour.
Il reste une heure avant le lever de rideau. Nous sommes tous prêts à faire vibrer le public.
Tous, excepté elle.
Sa loge est souillée de vernis rouge, partout, sur le miroir, ses habits de scène, les murs, la chaise, la coiffeuse. Les produits de maquillage gisent sur la table, les tubes éventrés.
Jusqu’à présent, aucun de nous n’est allé à sa recherche, trop préoccupés à tenir notre rôle au mieux.
Je suis arrivée le matin avec elle et à chaque café bu elle a ingéré un peu plus de cette saleté de drogue qui rend amorphe. Si bien qu’elle s’est avachie lourdement dans un fauteuil de sa loge.
J’ai ensuite fermé à clef la porte, ayant préalablement enfilé des gants.
Son absence commence à se faire remarquer. Certains me questionnent, mais où est-elle ? J’ai pris les devants en signalant au producteur qu’elle est partie précipitamment, affolée, après un appel reçu sur son téléphone portable et qu’elle m’a lancé au milieu de sa course qu’elle reviendra plus tard. Il est furieux.
La musique retentit, le rideau s’ouvre, nous sommes en place.
Pendant l’entracte, dans la confusion générale, je me faufile dans les couloirs jusqu’à sa loge que je ferme à clef. Je glisse un petit bloc dans son sac à main, toujours avec les gants puis je déchire mon costume, je m’arrache quelques cheveux que je mets sous ses ongles, je prends ses doigts que j’appuie fortement sur mes bras et mon cou, me griffant avec. J’ouvre la porte et je pose la clef sur la table, je m’approche d’elle et je la gifle pour qu’elle reprenne connaissance. La représentation va reprendre dans quelques minutes. Elle commence à remuer, à grommeler. Elle ouvre les yeux, je mets un gant dans chacun de mes chaussons et je cours en pleurs dans le couloir, je crie, je hurle, j’appelle à l’aide…
Ma version est plausible, ils m’ont cru.
Elle m’a attaqué, elle m’a dit qu’elle allait aussi me tuer, comme elle avait tué ma sœur. Elle criait qu’elle n’avait rien fait mais elle avait mon sang sur les mains. Tout était contre elle : les meubles saccagés, la loge tachée de vernis, les marques sur mes bras, mon cou, mes cheveux sous ses ongles, mon costume arraché.
La représentation a été annulée, la salle évacuée, la police prévenue.
Un médecin l’a examiné et a conclu à une crise de délirium. Elle ne se souvenait de rien.
Ils ont découvert un bloc dans son sac à main dont plusieurs pages noircies avec des insultes, des récriminations sur ma sœur et, à la dernière page : aujourd’hui, c’est le grand jour. Je vais enfin me débarrasser aussi d’elle. J’en ai marre de ces Sateilbor, plus de danseuses pour me faire de l’ombre… Sylvie va rejoindre sa sœur à la morgue. Je veux moi aussi avoir mon heure de gloire. Mon petit journal, tu vas assister au crime, en direct, bien au chaud.
Après analyse de l’écriture, c’était bien la sienne – j’avais eu six années pour m’exercer – .
Je suis allée la voir à l’hôpital psychiatrique. Avec tout ce qu’elle ingurgite, elle est au plus mal et je ne suis pas sûre qu’elle m’ait reconnue. Moi, la future étoile.
Non, je ne suis vraiment pas sûre qu’elle ait reconnue l’assassin de sa rivale.

Les jours se suivent…

Dessin au stylo 
Les jours se suivent...
Dessin au stylo

Il pleut dehors et, dedans, la maison est une passoire. Mon mari pensait pourtant avoir fait une bonne affaire. Nous sommes installés depuis un mois seulement dans ce patelin paumé.
Mon mari et moi sommes respectivement peintre et écrivain, il fait des gribouillis abstraits qui se vendent assez bien et mes bouquins, sans être des best-sellers, plaisent aussi. Notre vie est somme toute agréable hormis cette mauvaise acquisition immobilière. Nous avons deux adolescents plutôt sympathiques qui, sans faire trop d’efforts, arrivent à se maintenir à un niveau scolaire correct. Ces quelques lignes pour planter le décor. Donc, à première vue, notre vie se déroule sous de bons auspices. Jusqu’à ce jour fatidique

C’est arrivé un matin très tôt dans notre existence. C’est incroyable comme quelques mots peuvent changer le cours des choses. Un simple papier blanc format A5 : vous avez sept jours pour quitter les lieux.
Nous nous sommes concertés en famille, nous sommes allés au commissariat le jour même. La journée s’est passée dans l’inquiétude.

Vous avez six jours pour quitter les lieux fut la nouvelle missive dans la boîte aux lettres. Nous sommes retournés au commissariat qui, après inspection auprès du service postal, n’a rien découvert. Effervescence dans nos esprits, enquête de voisinage mais aucune information.

Le troisième jour, j’attends de pied ferme le facteur. Lorsqu’il apparaît, je sors pour vérifier le courrier qu’il apporte mais pas de lettre.

Le quatrième jour, je fais de même et toujours rien. J’en déduis que c’était une mauvaise plaisanterie et j’estime que l’affaire est close.

Le lendemain, j’ai rendez-vous chez mon éditeur pour mon prochain livre. J’emmène mes enfants à l’école avant de partir pour Paris en leur disant que ma mère viendra les chercher à midi. De son côté, mon mari s’est absenté trois jours pour une exposition picturale à Madrid.
À treize heures, je reçois un appel de ma fille aînée : maman, il y a une lettre qui dit qu’il nous reste trois jours pour partir de la maison. Je quitte Paris et je retourne au commissariat. L’accueil est assez décevant, tout ceci leur paraît n’être qu’une farce.
Si j’en crois l’écrit, après trois jours, qu’adviendra-t-il ? je ne peux pas déménager tous les effets en si peu de temps et je ne dois pas succomber à la terreur mais j’ai peur bien entendu. J’ai très peur. Je prends contact avec mon mari et après une heure de discussion, il m’a convaincu de partir. Je le supplie de revenir mais une commande importante le retient en Espagne.
Je pars, avec mes enfants, chez mes parents qui habitent un village proche. J’ai aussi fait venir des déménageurs pour mettre à l’abri un maximum de nos biens.

Le second jour, je rode autour de ma maison mais aucun signe de changement. Bien qu’étant fébrile, j’ouvre la boîte aux lettres et au fond brille un morceau clair : plus que deux jours.
Je retourne vite vers ma voiture et je démarre. Je n’ai pu dormir de la nuit.

Le lendemain, je reçois un appel de la société de déménagement pour m’avertir qu’un des employés a oublié des affaires personnelles et qu’il doit revenir au plus vite les chercher. Nous fixons un rendez-vous sur place.
La peur au ventre, j’ouvre la boîte aux lettres et sous plusieurs prospectus, une feuille avec la phrase : c’est le dernier jour.
Cette nuit-là, n’y tenant plus, j’appelle chez moi. Après plusieurs sonneries, comme j’allais raccrocher, un déclic se fait à l’autre bout. Mon cœur bondit en synchrone.
Qui êtes-vous ? demandai-je, le souffle court.
C’est ma maison, vous me l’avez volé !
Mais non, je suis chez moi ! Qui êtes-vous ?
C’est ma maison, elle est à moi ! et l’homme raccroche.
J’appelle de suite la police qui envoie une voiture là-bas. Je laisse un message sur le portable de mon mari.
Une heure après, le commissariat me rappelle. Personne n’a été trouvé malgré une recherche approfondie des parages et de la maison. Seule la porte du garage a été fracturée.

Le jour dit, je me réveille très tôt, avec cette histoire à l’esprit : c’est aujourd’hui !
J’appelle toutes les heures le commissariat. Au bout de la troisième fois, on me répond : ne vous inquiétez pas, des hommes sont sur place, nous vous tiendrons informée.
Mon mari me prévient qu’il rentrera demain. À vingt-deux heures, le commissariat me contacte. Toujours rien à signaler.

Le lendemain midi, des policiers arrivent chez mes parents pour m’annoncer la mort de mon mari. Un passant l’a vu ce matin garer sa voiture dans le jardin et se faire attaquer par un homme. Une enquête est ouverte.

Quelques jours plus tard, les policiers reviennent. ils ont arrêté le meurtrier. L’ancien propriétaire de notre maison, saisie pour endettement.

Un problème

Dessin que j'ai fait au stylo et colorisé via Photoshop
La petite tête
Portrait au stylo et photoshopé

Ok, bon alors, résumons : ton patron t’a viré, ton mec t’a largué et ton proprio vend l’immeuble où tu crèches… après réflexion, je dirais que tu as un problème.
Un problème, tu dis que j’ai un problème ? penses-tu !
Voyons le bon côté des choses, tu es libre.
Je la regarde en biais, elle se fout de moi ou quoi ?
Ah mais ne me jette pas cet œil, c’est vrai ce que je dis, tu es libre et c’est le moment pour enfin partir en Italie, prends ça comme une chance, tu vois, t’as tout perdu ! allez, fonce !
Fonce, fonce, elle en a de bonnes, dans le mur oui, je fonce !
Après plusieurs jours à ruminer, à avoir éliminé la possibilité du suicide car trop douillette, je réfléchis à cette idée de partir en Italie. Mon rêve, mon doux rêve, mon grand rêve !
Dans deux mois, je dois avoir débarrassé le plancher de ma piaule, et je récupérerai la caution. Même si elle s’avère modeste, c’est toujours ça à mettre dans la colonne des plus. S’ajoutent les indemnités de licenciement et mes petites économies. Au final, c’est plutôt pas mal.
Plus les jours passent, plus je suis persuadée qu’il me faut tenter l’aventure. Je n’ai pas grand-chose à perdre de toute façon. Si ça foire, je viendrais pleurer chez papa maman. Profil bas.
Allez, c’est décidé, je m’en vais !
Je voudrais un aller pour Rome.
Quand souhaitez-vous partir ?
Le plus tôt possible, je suis prête.
Et c’est ainsi que le lendemain, je suis en route pour l’aéroport. J’ai choisi Rome pour aller directement à l’ambassade de France pour une recherche d’emploi.
L’embarquement est dans deux heures, j’ai préféré compter large, je ne veux pas le rater. Dans une demi-heure, le bar ouvre, j’ai prévu de la lecture donc tout va bien, j’ai le cœur qui danse, je suis aux anges.
Je regarde l’heure tout le temps, il me tarde de m’envoler pour le pays chantant.
J’ai bu tellement de jus de fruits que je dois aller au « pipiroom ». Devant la glace, je rafraîchis mon maquillage et me recoiffe. Je suis tout excitée et je me lance des sourires en murmurant : « si, si, si ! ».
Je tire la chasse, je vais pour pousser le loquet d’ouverture mais il est coincé. J’essaie plusieurs fois, il ne bouge pas. La porte reste fermée. Je secoue le loquet, je tape dans la porte. Une partie métallique tombe à mes pieds. Je jure, je l’insulte. Je suis enfermée ! j’appelle à l’aide mais je n’entends rien, aucun bruit, on dirait que je suis seule. Il est six heures du matin mais tout de même, ce sont les toilettes d’un aéroport !
Un coup d’œil sur ma montre, l’avion décolle dans un quart d’heure. J’ai envie de pleurer, je panique. Alors j’ai l’idée de composer le numéro de l’aéroport sur mon portable. Je tombe sur un répondeur qui me demande de patienter… je patiente en m’impatientant, je trépigne. Le téléphone dans la main gauche, je donne des coups dans la porte avec mon épaule droite.
Répondez, bon sang, mais répondez !
Deux, trois minutes passent, j’ai de plus en plus envie de pleurer, j’insulte mon portable, je suis toujours en attente, personne ne répond.
Je raccroche et je crie :
Au secours, je suis coincée dans les toilettes !
Je m’assieds sur la cuvette, la tête entre les mains.
Mais c’est pas vrai !
Il reste neuf minutes, neuf minutes ! Oh mon Dieu !

Et d’un seul coup, j’envisage la hauteur du mur… je n’ai pas le choix de toute manière, je dois sortir de ce foutu w.-c. 
Je balance ma valise par-dessus le mur gauche. J’entends un bruit de casse.
Je balance mon sac à main et mes escarpins de la même façon. Un bruit suspect me laisse penser qu’une chaussure – ou les deux – est tombée dans la cuvette.
Je monte sur ma cuvette, je m’agrippe à deux mains sur le mur, et oubliant toute dignité, je me love sur celui-ci en tirant sur mes bras pour lever mon corps et pouvoir passer une jambe à califourchon. Je dois m’y reprendre à trois fois avant d’y parvenir.
La fente arrière de ma jupe se déchire mais ce n’est pas grave, ça m’arrange même, j’ai plus de manœuvre pour passer l’autre jambe par-dessus le mur. Je n’ai plus qu’à lâcher le mur et sauter à terre.
La valise a gêné mon atterrissage, j’ai coincé mon pied gauche entre le bas de la cuvette et la valise. Je suis déséquilibrée et à moitié assommée dans ma chute.
C’est le coup de grâce. Je fonds en larmes mais je me reprends très vite, je regarde l’heure, il reste quatre minutes. Alors, je me relève, je récupère les chaussures flottant dans la cuvette, j’attrape mon sac à main presque vidé lors de l’envol, je racle le sol pour choper ce qui est tombé, je fourre le tout dans mon sac, je remets ma valise sur ses roulettes, je tire la porte et je cours, je cours en boitant, pieds nus, dans le couloir, je pousse les obstacles et j’arrive devant la file d’embarcation pour Rome.
Il n’y a plus personne. Je l’ai loupé… je m’écroule par terre, en pleurs. Je sens des mains sur mes épaules, j’entends des voix, je retire mon visage de mes mains, je vois une hôtesse, un surveillant peut-être et des badauds qui me scrutent. Ils me prennent certainement pour une cinglée.
J’ai raté mon avion et tout ça parce que j’étais coincée dans les toilettes, le truc s’est cassé et…
Calmez-vous madame, quelle est la destination de votre vol ?
Rome, il partait à six heures dix-huit et…
Il y a eu un souci et il est retardé d’une heure, ne vous inquiétez pas, allez vous asseoir.
Et là, je prends conscience du spectacle que je suis en train d’offrir : une échevelée aux joues écarlates, aux yeux souillés de larmes noires dégoulinantes, le chemisier déboutonné, la jupe déchirée en deux, le postérieur à moitié caché par une veste blanche plus vraiment blanche, les chaussures à la main et les pieds nus sur le sol avec une cheville gonflée. Plus l’allure d’une femme qui aurait croisée une catcheuse que celle d’une voyageuse.
J’ai du temps devant moi avant que l’avion décolle. Je ne peux pas rester dans cet état.
Je retourne aux toilettes.

La piscine de mots

Ma spirale faite via Illustrator
Spirale via Illustrator

Première page : d’abord une légère bise qui tournoie comme un délicat nuage, un parfum frais et agréable qui chatouille mes narines, un ronronnement, des picotements au bout des doigts qui atteignent en quelques secondes mes poignets, mes bras, mes épaules et jusqu’aux veines de mon cou. Ils s’accrochent à mes lobes et tombent dans leur puits. Mon sang fait la course, il cavalcade de la tête aux pieds, il prend des raccourcis, fait demi-tour, ralentit puis repart de plus belle. Quelques frissons, légers, à intervalles réguliers, agitent ma tête, mon dos et mes jambes. Je m’ébroue. Quelques bouffées chaudes s’épanouissent sur mes joues, mes mains et mes aisselles deviennent moites. Les battements de mon cœur tambourinent de plus en plus vite, ma cage thoracique a du mal à le retenir.
Telle la boîte de Pandore, les maux s’emmêlent, ils s’envolent en anarchie.

Je m’assieds pour ne pas chuter, j’ai des vertiges, des nausées. Mon ventre se spasme, la sueur commence à se détacher de la surface de ma peau. Je m’affole le corps et l’esprit.
Le livre ouvert sur mes genoux, je ferme les yeux. Mes ongles éraflent le grain de papier. Ma respiration est bruyante et saccadée. Je suis au bord de l’évanouissement. J’ai l’impression que je suis en train de réduire, à la façon du morceau de sucre qui se dissout dans le liquide chaud. Je perçois le rétrécissement de mes membres puis de mon corps entier. En apnée, j’ouvre précipitamment mes yeux écarquillés et je baisse mon regard sur mon enveloppe charnelle. Je suis en train de me rapprocher du sol ou c’est le sol qui se rapproche de moi. Mon torse oscille d’avant en arrière et simultanément, je vois le livre s’élargir et prendre ses aises sur mes genoux. Je porte son poids qui augmente et me pèse de plus en plus. Tout à coup, je me sens étirée tel un élastique, mes jambes sont projetées vers le haut, derrière mon dos. Je suis littéralement aspirée, je plonge dans la marée noire d’encre et ma tête déchire le papier jonché, je fends les paragraphes, les chapitres défilent, les pages se tournent, virevoltent, certaines même sont arrachées. Après une farandole de feuillets, j’attaque la couverture du fond mais elle est coriace alors mon crâne cogne sur son épaisseur. Plusieurs fois je dois prendre mon élan en reculant et en remontant vers la surface, ensuite je redescends, par palier au début puis en brûlant des degrés, je prends de la vitesse en piquant de toutes mes forces sur la cible. Mais il m’est impossible d’entamer son écorce. C’est un roc, du béton. Je suis prisonnière, je ne peux pas aller plus profond, la porte fermée à double tour est inviolable, l’issue est sans issue. Je suis condamnée à l’exploration…

Après un temps de surplace, d’hébétement, je choisis un passage sur la droite, je nage dans une eau calme, uniforme. Je reprends un peu confiance et mon esprit s’apaise, mon rythme cardiaque se régularise. Plusieurs secondes se passent ainsi lorsque, au détour d’un virage, des lettres dégringolent sur moi. J’essaie d’esquiver la pluie alphabétique mais les voyelles et les consonnes s’agglutinent par paquets. Des petites, des grosses, des larges, des fines. Des mots reconstitués me font mal, des ampoulés, des communs, des vulgaires. Ils s’agrippent et écorchent ma peau, ils forment des signatures indélébiles. Des phrases dessinent des colliers autour de mon cou, elles s’enroulent en ceinture autour de ma taille et enserrent doucement mes chevilles et mes mollets. Des mots, plus gros, me bousculent et des groupes de mots me poussent plus en avant. J’entends alors des voix qui chuchotent, je perçois différents accents, les intonations de plusieurs personnages. Des paroles s’élèvent et le volume du son monte jusqu’au cri, jusqu’au hurlement. Mes oreilles vrillent, mes tempes martèlent. Je bouche mes tympans. J’aimerais ne plus rien entendre, ne plus rien sentir, ne plus rien ressentir. Ne plus être. Quitter le monde littéraire avant d’être engloutie et m’y noyer. Mais je ne peux pas sortir, je ne peux pas aller me sécher au soleil. Ici, tout est sombre, poisseux, crasseux. Souvent mon corps doit se contorsionner pour évoluer et j’avance péniblement. L’accès est difficile parmi les initiales en majuscules, les virgules, les points virgules, les points d’exclamation, les points d’interrogation, les points de suspension, les guillemets. Toute cette ponctuation entrave mes mouvements. L’abécédaire qui m’assomme avec grand fracas m’interpelle, je ne sais plus qui je suis, où je suis ni pourquoi j’y suis. J’aimerais prendre de la hauteur, partir au large, gagner en altitude et en recul. Puis qui sait, peut-être revenir plus tard. Mais sortir d’ici. Maintenant ! laissez-moi passer ! au secours ! à l’aide !

Soudain, comme par miracle, une éclaircie jaillit, une accalmie survient, je respire un peu mieux, l’oxygène augmente en quantité et en qualité et remplit mon être. J’envisage de meilleurs auspices. Je vois des sourires, j’entends des rires, je sens la caresse du soleil s’immiscer par mes pores pour aller chatouiller mes cellules, je me relâche, segment après segment, mon mental s’allège, il se purifie, je me vautre dans le plaisir. Je peux me reposer, le brouillard s’est dissipé. Je me laisse aller comme sur un transat, les doigts de pieds en éventail, une orangeade à la main. J’entends même les douces notes d’une mélodie jouée sur un piano, mes doigts matérialisent les touches noires et blanches et parcourent la gamme. La voix cristalline d’une chanteuse lyrique fait éclater une myriade de bulles multicolores dans ma tête, des vagues de sensibilité et de volupté prennent possession de mon être. Des violons viennent accompagner les intonations de la diva. C’est tout un orchestre qui me fait danser comme une plume selon les caprices du vent. Je cadence le philharmonique par mes ondulations envoûtées. Comme la cerise sur le gâteau, le public applaudit à la fin du récital, se lève même et en redemande. La complétude. Et la lumière divine qui éclabousse l’atmosphère enchanteresse. Et moi qui suis aux anges, qui savoure comme si je léchais une cuillère pleine de chocolat fondu et onctueux.

Sans crier gare, je me retrouve coupée brutalement de cette harmonie. Le sparadrap arraché d’un coup sec. La gifle qui cingle la joue qui se marbre, les doigts incrustés en filigrane. La bouche qui cherche à respirer. Je suis secouée par des sanglots, une immense détresse envahit mes sens. Je veux m’éloigner le plus vite possible de cet endroit, je pagaie avec l’énergie du désespoir, l’instinct de survie. Malgré le chagrin qui me paralyse, j’arrive à faire quelques longueurs pour m’extirper du marasme et changer d’ambiance. Mais c’est encore pire, j’ai un goût métallique dans la bouche, des relents nauséabonds surgissent, j’ai envie de vomir et je vomis. Par gorgées. Puis par jets. Comme si mon infortune n’était pas complète, comme si mon malaise n’était pas suffisant, des crampes dans les mollets me font boire plusieurs tasses amères. Je me disperse, je me liquéfie, je me désagrège. Des ectoplasmes, du moins ce que je prends pour des ectoplasmes, me tirent par les pieds ou essaient de rentrer par mes orifices. Certains y parviennent car je sens mes entrailles prêtes à exploser, je bataille contre eux à grands coups de moulinets avec mes bras et mes jambes. Je ne m’appartiens plus tout à fait, je suis possédée, au sens propre et au sens figuré et alors que je commence à fatiguer nerveusement et physiquement, au moment où je sens que je vais déclarer forfait, un coup de poing arrive dans mon plexus et me coupe net la respiration, il met mon corps en pause. Je suis k.o. et une douleur fulgurante me courbe en deux. Une sensation de fin imminente.

Le clapotis de l’eau et le chant des oiseaux arrivent à mes oreilles. Une odeur de désinfectant me désankylose. J’ouvre les yeux. Je ne suis pas morte. Les rayons du soleil m’aveuglent et en même temps me font tellement de bien, ils pansent mes plaies béantes. Des visages sont penchés au-dessus de moi, des yeux me scrutent, me guettent, m’observent. Ils traquent mes gestes, mes clignotements de paupières, mes rictus, mes silences. J’ai l’impression qu’ils attendent quelque chose de moi. Puis je me sens tirée vers le bas, un je-ne-sais-quoi m’attrape brutalement par le pied, je me retrouve à l’envers. Et je me mets à crier. Une fois. Une seule fois mais c’est un cri puissant, un peu aigu mais franc et surtout libérateur. Le temps d’après, je me retrouve sur un coussin de douceur, à l’horizontale. J’entends chuchoter autour de moi, je vois des sourires, des faces tordues par des grimaces comiques, des mimiques ridicules. Qu’on me laisse dormir ! là, je suis bien, il n’y a plus d’eau qui me rentre dans les narines, plus de parasites de toutes sortes. Juste elle et moi. Ce fut violent ce passage vers la lumière après l’hibernation dans cet espace aquatique.
Je sais qu’à partir de ce moment, je ne dois compter que sur moi-même, respirer par moi-même. Je ne barbote plus. J’ai trouvé mon transat. Temporairement peut-être mais la trêve est bien réelle.

Je dors beaucoup. Je n’ai plus de conscience. Juste, je dors. Le sommeil du juste.
À mon réveil, je franchis une nouvelle étape. Commence alors l’ère des changements, il me faut apprendre, tester, goûter, réfléchir, dire et faire ce qu’on attend de moi, ce qui est défini en tant que logique de progression inexorable. Encore et encore. Que me voulez-vous ? où avez-vous caché mon transat ? C’était bien de dormir même si je ne me souviens plus de mes rêves.

Une grande différence s’est opérée, je ne nage plus. Je marche. Parfois je cours aussi. Puis je tombe, je tombe beaucoup, je tombe tout le temps. Jusqu’au jour béni où je reste debout une bonne fois pour toutes. A partir de cet instant, il m’est impossible de trouver le sommeil, mes paupières refusent de s’abaisser, la bascule du jour vers la nuit est désactivée.

S’ensuit un défilé. Je croise toutes sortes de gens, une pluralité d’individus. Il y a des gentils et des méchants, des bavards et des muets, des beaux et des laids, des petits et des grands, des idiots et des intelligents. Des qui me ressemblent et d’autres différents. Je m’initie à la vie, je sonde ce qui est moi, j’emmagasine les confidences des autres, je reçois des claques et des caresses J’ai le tournis comme le hamster dans sa roue. Je m’emballe comme les chevaux d’un manège qui galoperaient pour se dévisser du plancher de l’estrade.

Je marche, je marche encore, je n’en peux plus de marcher. J’avale de la poussière, mes membres s’alourdissent. Le paysage est plat, monotone. Je m’ennuie maintenant. Un passage à vide. Du temps pour rien. Peut-être suis-je devenue insensible ? peut-être ai-je été trop ballotée par le tumulte ? peut-être qu’à force d’être fracassée, je ne suis plus qu’une poupée de chiffon, de la pâte à modeler, un objet démantibulé. Je m’arrête. À quoi bon continuer ce chemin stérile, cette traversée du désert en solitaire ? il se peut que ce soit le temps de l’introspection. Plus j’y pense, plus je me dis que c’est le moment de m’abreuver à mon essence, certainement la latence avant une remise en fonction, plus complète ou bien un total renouveau. Une transition en devenir, l’embryon de la gestation. C’est parfois difficile de suivre le processus subi. C’est cela ! je ne dois plus subir ! je décide à présent, maintenant, à ce moment précis, que je suis partie prenante de mes atomes, de mes cellules, de mon anatomie physique et psychique. Je suis. Je m’appartiens. Moi contre le reste.

La transformation se fait au grand jour, sur moi et en moi. Plus rien ne sera comme avant. Désormais, mon je est distinct de l’autre, des autres, de l’humanité entière. Il y a d’un côté cette humanité et moi de l’autre. Le microcosme inclus dans le macrocosme. Mon microcosme parmi ces microcosmes. Et le macrocosme qui nous avale et qui nous recrache. Nous sommes sur des parallèles, le perpendiculaire n’est plus d’actualité. C’est ce que je crois présentement. C’est ce que je vis ici et maintenant.

Moi. L’unique. Un unique moi qui se sépare sous mes yeux et se divise en deux, en trois puis en quatre, en dix, en vingt. Voici maintenant que je suis cent. Mon moi multiple est fou. Je ne contrôle plus, je m’éparpille, tels des confettis. Un rond bleu, un rond rose puis un jaune et un vert. Le bouquet pétarade, il me fusille et me découpe façon puzzle.
Mes moi représentent, comme les tranches d’une orange, les mêmes parties du tout, en miniature mais chacun d’eux expérimente un pan d’existence.
C’est l’accomplissement des générations, la perpétuation de la civilisation, l’alpha et l’oméga. Ma génétique s’affaiblit, mon entendement se brouille puis se fige.

J’ai parcouru en long et en large les continents, les latitudes et les longitudes. La sieste réparatrice s’annonce, le repos bien mérité se compose en catimini. L’usure du temps fait son travail de sape. La force physique me fuit, la clarté de l’esprit s’embrume. La sagesse m’invite à baisser les armes et jouir de ce qu’il me reste, de ce qui a pu être sauvé des eaux troubles et délétères. Il est temps de compter les survivants.

Ce sera moins mais ce sera mieux. Je m’approche du point final, tout est presque dit, tout est presque fait, les dés sont jetés depuis longtemps mais je peux encore les reprendre en main et les lancer une nouvelle fois pour un prochain tour de piste. Pour un ultime tour de piste. Avant que le chapiteau ne soit démonté. Avant que les artistes fassent une dernière révérence. Avant que le dernier souffle soit expulsé. Après, le mot fin sera écrit.

Dans un sursaut, je reprends la route avec toute l’énergie que je trouve dans chaque recoin cellulaire. Je récupère le moral. Bon pied, bon œil. La monture et le cavalier sont solidaires pour réussir leur mission. Telle une table des matières servant de colonne vertébrale comme repérage, je me remémore toute l’épopée vécue pour continuer et conclure l’œuvre.

Mon bâton de pèlerin est ma détermination à connaître le fin mot. Je ne me serais pas abîmée en vain, je n’aurais pas sué sang et eau pour abandonner aux portes du dénouement.
Conclure devient urgent, il est impératif de stopper là l’hémorragie, il me faut capuchonner le stylo. Je dois reconstituer la fresque déployée et disséquée, rassembler les uns et les autres écartelés ça et là pour les recoller afin que le tableau prenne corps et âme et qu’il puisse être admiré. Tel le prisonnier qu’on extirpe de sa geôle enterrée, après des mois d’obscurité, la lumière éclate dans mes rétines et m’aveugle un instant, le voile se déchire d’un trait. Le point final est en demi-lune.
Le bout du tunnel se devine, l’excitation est à son comble, la chute palpable.
Le point final est.

C’est en fermant le livre que tout s’est arrêté. C’était fini. Plus de picotements, plus de ronronnement, plus de parfum, plus de bise. Terminées les sensations corporelles, disparus les frissons, évanouies les bouffées, asséchées les mains moites. Les battements du cœur frappent à nouveau en rythme régulier.
Plus de peur. Plus d’angoisse. Plus de plaisir non plus.
Je repose le livre sur l’étagère. Parmi les autres livres. Parmi les autres auteurs.
Prêts pour de prochains décollages.
Moi, j’ai atterri.

La lettre des îles

Dessin au stylo et Photoshop
La jeune fille
Dessin au stylo et Photoshop

Mais pourquoi personne me croit jamais ? j’en ai marre !
Essaie de dire la vérité et à mon avis, la situation devrait s’arranger, tu ne crois pas ?
Oh ça va la mère morale, tu dis la vérité toi ? tu as dit à papa que tu as rendez-vous avec ton amant tous les mardis après-midi à l’hôtel du coin ?
Je me ramasse une sacrée gifle qui me fait regarder direct derrière moi, oh là là ! qu’est ce qu’elle m’a mis !
Je ne te permets pas de me parler comme ça ! et puis, qu’est-ce que c’est que cette histoire que tu as encore inventée ? je ne trompe pas ton père !
Je pouvais pas faire autrement que de rire. Un rire un peu jaune car j’avais encore les picotements de la claque.
Ça t’étonnes que je le sache, tu t’y attendais pas hein ? pourtant tu devrais te rappeler que le mardi j’ai pas cours ; c’est pas bien malin de t’afficher comme ça, je sais pas moi, tu pourrais faire comme dans les films, mettre des lunettes, une perruque, te déguiser…
Bon ça suffit, je ne veux plus t’écouter, tu me fatigues !
Bien sûr, bien sûr, tu crois que tu vas t’en tirer comme ça maman !
J’étais maintenant hors de moi.
Mon ton l’a surpris, elle s’est laissée tomber sur une chaise de la cuisine, elle m’a regardé, elle semblait hésiter.
Tu sais, j’m’en fous, après tout, c’est pas mon problème, c’est pas mon mari ; non, ce qui m’ennuie c’est que tu me demandes d’être une personne franche alors que toi… toi…
Moi, je suis une garce, c’est ça ? vas-y, finis ta phrase, tu veux dire que ta mère est une garce ?
Et elle se met à pleurer. Le masque est tombé. Ça me réjouit pas au fond. Je m’assieds auprès d’elle et je la prends dans mes bras.
Pleure pas maman, je te juge pas, c’est vrai quoi, t’es pas la première ni la dernière qui fait ça, la mère de Charlotte aussi a un amant et je crois que son père a une maîtresse. Peut-être que papa a une maîtresse, ce serait bien en fait, vous seriez à égalité.
Elle m’a regardé, interloquée. Nous nous sommes mises franchement à rire.
Ne me juge pas trop vite ma chérie, je vais t’expliquer…
Oh non s’il te plaît, je veux pas savoir, tu fais comme tu veux, enfin si tu pouvais changer de mec, ce serait pas mal car c’est pas un top modèle celui-là.
Bah, Nathalie, ton père non plus c’est pas un top modèle.
Ok mais lui, c’est mon père, c’est différent, tu vas pas les mettre dans le même sac, je veux bien être compréhensive mais bon, n’exagère pas.
Sur ce, je lui lance un clin d’œil et je sors de la cuisine, l’air faussement offusqué ce qui la fait encore rire ; j’aime pas la voir triste alors si cette aventure la rend heureuse, c’est tout ce qui compte. Il faut savoir que mon père est parti lorsqu’elle était enceinte de moi pour réapparaître deux ans plus tard. Il lui a fait le grand jeu et comme elle était folle amoureuse de lui, elle a pardonné. C’est ma grand-mère qui me l’a dit mais ma mère sait pas que je suis au courant. Si ça devait tourner au vinaigre un de ces jours, je pourrais le ressortir. C’est peut-être pour ça que je protège ma mère, que je suis de son côté et puis elle est vachement sympa avec moi, c’est pas comme une copine mais ça y ressemble. Bref, tout va bien, la vie est agréable, enfin… était agréable jusqu’à ce que ma mère largue son amant, elle a dû culpabiliser ou quelque chose comme ça. Elle est devenue impatiente, soupe au lait, distraite, c’en était fini de nos discussions entre nanas, elle n’était plus réceptive à mes problèmes d’ado et je ne pouvais pas comprendre une femme de son âge me disait-elle. Les disputes devenaient quotidiennes, mon père se tenait à l’écart, il partait le matin, rentrait le soir, mettait les pieds sous la table, regardait la télé et allait se coucher. J’ai pris mes cliques et mes claques et je suis allée m’installer chez ma grand-mère ; pour le coup, ma mère a foutu mon père à la porte et elle est venue me chercher en me suppliant de pas l’abandonner. Elle avait largué son amant et elle allait divorcer. On a repris la vie toutes les deux. Trois mois plus tard, on a reçu une lettre des Antilles. Elle venait de mon père qui nous annonçait qu’il allait se remarier. Il voulait que je vienne à la noce. Ma mère m’a fait une scène, elle voulait pas que j’y aille : et si tu restes là-bas ?
Qu’est ce qu’il est devenu le gars avec qui tu sortais ? tu sais celui que je trouvais pas top ? mais si, celui que tu voyais le mardi ? eh bien rappelle-le. Me dis pas que t’as plus son numéro ? Si on faisait une surprise à papa tous les trois ? ça doit être vachement beau les Antilles !