Par la fenêtre entrouverte

Il y a eu de grands coups de vent. Beaucoup de vent. Lorsque je suis revenue dans la pièce, j'ai senti l'air plus frais, plus aérien, l'oxygène semblait plus dense. J'ai pris le livre sur la table et je me suis avancée vers mon fauteuil. Au moment où j'allais m'asseoir, j'ai vu une petite masse blanche contre le mur. Par la fenêtre entrouverte, un nuage était entré. Je me suis penchée et nous nous sommes retrouvés nez à nez.
Il dansait, il sautillait en s'avançant et il m'a encerclé, j'ai atterri dans son milieu. Je sautillais à présent avec lui, nous nous balancions en cadence. Nous glissions doucement vers la fenêtre entrouverte. Je n'avais pas le contrôle du mouvement. Par un petit saut, nous étions sur le point de franchir la rambarde. Je me suis alors mise à crier : Non mais que faites-vous monsieur le nuage ? Je ne veux pas partir dans le ciel, je ne sais pas voler, je ne suis pas un oiseau ! Je vais m'écraser, je vais mourir ! Laissez-moi, s'il vous plaît, laissez-moi ! 
Photo du ciel que j'ai prise au jardin des Tuileries.
J'essayai de me débattre, je tirais vers l'intérieur tandis qu'il poussait vers l'extérieur. Alors, je l'ai mordu. Puis je l'ai griffé. Je me tordais dans tous les sens et j'ai enfin réussi à enlever un pied de son emprise, que j'ai plaqué fortement sur le parquet et j'essayais maintenant d'extirper de la masse l'autre pied. Dans la panique, ma force était décuplée. J'ai ensuite pu extraire mon bras gauche et le droit a suivi quelques secondes plus tard. Seulement, ma tête et mon corps étaient encore englués dans le nuage. Alors, j'ai inspiré à fond et j'ai empoigné le mur le plus proche, je l'ai agrippé et je me suis cramponnée à son flanc, en tirant. En tirant tellement fort que ma tête s'est décapsulée et mon corps a suivi. J'ai glissé par terre. Sous la pression, le nuage a été projeté hors la rambarde, il s'éloignait et prenait de la hauteur, doucement puis de plus en plus vite…
Après cet évènement, je ne vois plus du tout le ciel avec le même regard. J'admire toujours autant sa beauté, sa grâce, sa magie. Seulement, lorsque je repense à la balançoire de ma jeunesse, d'où j'espérais pouvoir toucher les nuages, je déclare solennellement, à voix haute : Non, je ne veux plus toucher les nuages, non, je ne veux plus aller dans le ciel. Le plancher des vaches est mon coussin d'air !

C’est le bouquet !

Challenge Ecriture Semaine #4

Challenge d'écriture de Marie Kléber
Challenge d’écriture de Marie Kléber

– T’as vu Manon comme ces fleurs sont jolies, je cueillerais bien un bouquet pour ma mère.
– Bah tu sais que t’as pas le droit, c’est un site protégé comme on dit.
– T’as qu’à faire le guet. Tiens, si quelqu’un arrive, tu tousses fort OK ?
– Ça va pas non, j’ai pas envie de me faire engueuler moi !
– Quelle froussarde j’te jure ! C’est l’anni de ma mère demain et j’ai pas de sous pour lui acheter un truc, allez, sois sympa !
– Non que j’te dis !
– OK, alors prête-moi cinq euros, j’irai chez fourfouille.
– J’ai pas d’argent moi non plus… attends, j’ai une idée, fais-lui un dessin avec ton imagination, ça c’est cool !
– Je sais pas dessiner d’abord et puis j’ai pas très envie, ça prend du temps.
– Moi, c’est c’que je f’rai quand ça s’ra l’anni de la mienne et c’est la semaine prochaine. Fais de l’abstrait, t’as pas besoin de connaître le dessin.
– Ah oui, comme les trucs loufoques qu’on voit à la télé… l’art qu’ils disent.
Elles éclatent de rire et Carla cherche du papier et un crayon dans ses poches.
Des garçons de leur âge arrivent par l’allée située derrière elles. Manon sent une présence et se retourne. Elle fait volte-face vivement en faisant un signe de croix et chuchote à Carla :
– Oh là là, te retourne pas hein mais y a Kévin qui arrive, j’ai tellement peur qu’il me voit !
– Pourquoi ?
– Parce que… parce que je lui ai piqué vingt euros hier dans son blouson pour ach’ter un cadeau à ma mère et j’crois qu’il m’a vu…
Carla la regarde, stupéfaite et choquée. Elle se lève et fonce sur les fleurs en les arrachant presque toutes puis elle part en courant.

Bien plus visible

Challenge Ecriture Semaine #3

Challenge d'écriture de Marie Kléber
Challenge d’écriture de Marie Kléber

Il ne voyait plus qu’en flou artistique. Non pas que sa vue devenait déficiente, c’était son choix. Les contours bien dessinés, les couleurs franches et nettes, les images proprettes et sans équivoque ne l’intéressaient plus. C’était banal.
Alors que d’un bout de truc brouillé, il naissait des formes de toutes sortes et il pouvait créer des personnages dans des histoires et des histoires pour des personnages. Là, il y avait du terreau vitaminé, de la matière pour boyaux de la tête. Alors, il traquait, dans les magazines, internet ou en 3D, tous ces trésors. Et plus il les voyait, plus il contait. C’était devenu sa marotte, son essentiel. Et puis, il s’amusait comme un fou – comme un flou – de faire tourner les autres en bourrique avec ces élucubrations.
Le flou, encore du flou, toujours le flou !

L’objet magique

Photo du texte que j'ai écrit pour un groupe d'écriture.
Participation

‘Essayez-le madame, vous verrez, c’est incroyable, c’est pas cher, seulement dix euros.’
‘Mais qu’est-ce qu’il fait ce truc ?’
‘Faites-moi confiance, je ne peux pas vous en dire plus car ça dépend des besoins de chacun.’
Dix euros, effectivement, ce n’est pas trop cher et au lieu de manger plein de chocolats aujourd’hui, je vais me laisser tenter par cette offre. ‘Allez, je le prends !’
Arrivée chez moi, je mets le sac sur mon bureau, je m’assieds et je le fixe durant plusieurs secondes avant de me décider à ouvrir le paquet. C’est une petite boîte en plastique rigide, opaque. Je sors un petit cube qui fait la moitié de l’emballage. Il est en métal. À peine mis dans ma main, l’objet fond et disparaît sous ma peau… je suis prise de panique, je crie, je secoue ma main et la frotte comme pour retirer l’intrus. Puis je me sens fatiguée, très fatiguée, je me couche sur le sol… une voix m’appelle, m’exhorte à parler et je m’exécute : ‘Mes amis, je suis heureuse d’être parmi vous, je viens d’arriver sur votre planète alors soyez indulgents si je fais quelques erreurs car je ne connais pas encore vos coutumes.’ Quelqu’un me tire par la manche et m’amène dans les coulisses du théâtre : ‘il faut leur dire que tu es leur chef.’ Moi, chef mais de quoi ?
Je reviens devant eux et je leur dis que je suis leur chef et en moins de deux, me voici encerclée par une foule en délire, je suis soulevée dans les airs et me retrouve suspendue à un lustre. Sous mon poids, il se décroche et je passe de bras en bras puis je suis piétinée et j’entends : ‘Sorcière, on ne veut pas de chef !’ J’étouffe…
Lorsque je reviens à moi, je suis allongée sur le sol de mon salon et j’entends à la radio : ‘…cette nouvelle planète est peut-être celle qui va sauver l’humanité, nous faisons appel aux volontaires mais sachez qu’à votre retour, il se peut que vous ne soyez plus tout à fait pareil.’ Un peu sonnée, je me relève. J’ai l’impression qu’il vient de se passer quelque chose… tout à coup, j’entends crier derrière moi, je me retourne et vois une femme brandissant un couteau en tendant les bras vers moi : ‘qui êtes-vous, que faites-vous ici, n’approchez pas !’ ‘Aline, c’est moi’ ‘Je ne vous connais pas.’
‘Aline, je suis ta mère’… ‘Vous n’êtes pas ma mère!’ ‘Tu es née le 07 juillet à Nantes, tu as 18 ans, tu…’
‘Ok, ok, mais vous n’êtes pas ma mère, vous ne lui ressemblez pas’
‘Donne-moi un miroir’…
Je ne suis plus moi, je ne me ressemble plus effectivement, c’est une histoire de fous…
‘Attendez, mais je vous connais madame, vous êtes Hélène Lami !
‘ Moi, Hélène Lami, mon idole, l’écrivain la plus populaire de ces dix dernières années, moi, Hélène Lami !… Ce petit bout de métal m’a fait devenir Hélène Lami donc, grâce à lui, j’ai réalisé mon rêve d’être écrivain !
Que m’avait dit le vendeur déjà ? ‘Faites-moi confiance, je ne peux pas vous en dire plus car ça dépend des besoins de chacun.’

Tout un art

Challenge Écriture 2020 – #21 (02.06.2020)

Challenge d'écriture
Challenge d’écriture

Pour la semaine prochaine, on va revenir à quelque chose de plus classique avec une photo. Bonne écriture!

Photo challenge 02 juin 2020
Consigne

***

C’était la curiosité de l’année, tout le monde venait dans la ville pour voir cette attablée incroyable. Les hôtels de la région affichaient complets, les campings aussi et plus aucune place dans les gîtes ou chez l’habitant. Les rues grouillaient en permanence d’humains.
Était-ce donc vrai ce qu’on disait à la télé ? Dans la presse ?
Comment ce peut être possible un truc pareil ? Chacun voulait voir de ses yeux la chose.
Car enfin, trois adultes changés en bronze et deux enfants figés en couleur, ça dépassait l’entendement !
Personne n’avait le droit de s’approcher, encore moins de les toucher. L’armée même avait été dépêchée sur place pour garder, nuit et jour, les phénomènes.
C’était arrivé du jour au lendemain. Un matin, en ouvrant la terrasse, le patron du café avait vu la scène. Il pensait être mal réveillé, il s’était approché et pris de panique, avait couru jusqu’à la gendarmerie. Puis tout s’était accéléré : les curieux, les médias, les politiciens, les chercheurs de tous poils.
Et cela faisait quasiment une année qu’on échafaudait des hypothèses, des théories, des possibilités, des fantasmes. C’est à celui qui aurait le dernier mot. Le fin mot de l’histoire.
Moi aussi, j’avais voulu voir ça de mes yeux. Et j’ai eu une frousse pas possible lorsque, fixant l’un des protagonistes, je le vis me faire un clin d’œil. Mon sang a filé dans mes chaussures et je me suis évanouie. Vous pensez que j’ai fumé la moquette ? Je ne fume plus depuis longtemps. Mais mon cerveau oui. C’est toujours comme ça lorsque je visite une nouvelle exposition, j’ai besoin de m’inventer des histoires…